Le projet de recherche EMOTIMAT 2 porté par Carole Berger (LPNC, USMB) a été sélectionné pour obtenir un financement du pôle Pégase. Edouard Gentaz (FPSE, UNIGE), Anne Lafay (LPNC, USMB) et Laura Alaria (chercheuse post-doctorat, USMB) sont les autres membres du projet.

Le contexte du projet
Les compétences émotionnelles se réfèrent à la manière dont les personnes perçoivent et utilisent les émotions pour « faciliter la pensée », comprennent et régulent leurs émotions (Mikolajczak et al., 2014). Ces compétences sont étudiées chez les enfants souvent en examinant leurs capacités à identifier, reconnaitre ou dénommer les émotions et les expressions faciales, et à identifier les situations qui conduisent à les générer. Elles représentent un ensemble de ressources fonctionnelles permettant de s’adapter à l’environnement. Elles sont essentielles au développement psychologique de l’enfant (Gentaz et al., 2016), et sont également reliées à la réussite scolaire et aux conduites sociales. L’objectif du projet EMOTIMAT est d’aider les jeunes enfants scolarisés en maternelle à développer leurs compétences émotionnelles à l’aide d’un entraînement dispensé par les enseignants pendant les heures de classe. Il s’agit a) de co-construire une intervention en collaboration entre une équipe d’enseignants de maternelle et l’équipe de recherche, sur la base des données issues de la recherche, b) de tester les effets de cette intervention sur les élèves, c) d’analyser l’implémentation du programme par les enseignants. L’objectif in fine est de pouvoir proposer aux enseignants de maternelle un programme d’entraînement aux compétences émotionnelles dont l’efficacité aura été démontrée et qui soit adapté au mieux à une utilisation dans le contexte de la classe.

Les enjeux
La connaissance des émotions apparaît comme un élément essentiel à l’adaptation de l’enfant dans le contexte scolaire. Il a été montré qu’un niveau plus élevé de connaissance des émotions entre 3 et 12 ans tendait à favoriser les résultats scolaires, l’acceptation par les pairs et plus généralement l’adaptation à l’école (voir, Voltmer & von Salisch, 2017, pour une méta-analyse). L’apprentissage des émotions à l’école pourrait donc bien constituer un enjeu fondamental, et tout particulièrement au début de la scolarité. Pourtant, peu d’études se sont intéressées à la façon dont il est possible de développer les compétences émotionnelles des jeunes enfants à l’école, au sein d’entraînements présentant des attributs tels qu’ils puissent être intégrés au quotidien scolaire de l’enfant. Ceci constitue l’enjeu du Projet EMOTIMAT : nous proposons de tester scientifiquement la validité d’un outil co-élaboré à partir des données issues de la recherche (données concernant le développement des compétences émotionnelles des enfants) et compatible avec les pratiques des enseignants. Nous testons à la fois l’efficacité de l’outil sur les élèves (en termes d’amélioration de leurs compétences émotionnelles, et d’effets éventuels/potentiels sur les apprentissages scolaires) et l’usage de l’outil par les enseignants lors de l’implémentation du dispositif dans les classes (modalités de prise en main, coût, compatibilité avec leurs pratiques habituelles, etc.).

Les objectifs et hypothèses
Nous avons réalisé une première série d’études dont les objectifs étaient a) de mesurer les liens corrélationnels entre les compétences émotionnelles et les apprentissages scolaires en maternelle  (Cavadini et al., 2021 ; Gentaz et al., 2021), b) de développer une intervention co-construite avec les enseignants visant à développer les compétences émotionnelles des enfants de maternelle pendant les heures de classe.
Dans la continuité de ce travail, les objectifs du projet sont maintenant multiples.

  • En premier lieu, pour faire suite à nos travaux ayant montré un lien entre les compétences émotionnelles des enfants de maternelle et leurs compétences scolaires au même âge (voir point a ci-dessus), nous analyserons le lien corrélationnel entre les compétences émotionnelles des enfants de maternelle et leurs compétences scolaires mesurées deux ans plus tard en CP. Nous faisons l’hypothèse que les compétences émotionnelles en maternelle seront reliées aux compétences scolaires deux ans plus tard. Cet objectif sera ciblé durant la première année du projet.   
  • Le deuxième objectif sera d’évaluer les effets de l’intervention co-construite avec l’équipe des enseignants (voir point b ci-dessus). Il s’agit de déterminer si un effet positif peut être observé sur le développement des compétences émotionnelles elles-mêmes (effet sur le contenu travaillé). Il s’agit aussi de déterminer si l’intervention peut avoir un impact sur les compétences langagières et mathématiques, ainsi sur les comportements moteurs et sociaux des enfants de maternelle (effet de transfert). Ces effets de l’intervention seront étudiés à court terme (c’est-à-dire juste après l’intervention, les données ayant d’ores et déjà été recueillies) et à plus long terme (c’est-à-dire 1 an après l’intervention).

Nous supposons que l’entraînement permettra d’améliorer les capacités des jeunes enfants à identifier, comprendre et dénommer les émotions, et que les effets se maintiendront à long terme. Une question importante sera de déterminer dans quelle mesure l’entrainement pourra générer des effets de transfert (sur les capacités langagières, mathématiques, motrices et sociales).

Afin de dissocier les effets dus à l’entraînement de ceux dus au développement normal, les évaluations en pré- et post-intervention se feront sur les élèves intégrés dans les classes participant à la recherche collaborative (groupe « émotion ») et sur des élèves non intégrés dans ces classes (groupe « témoin »).

Exemple d’item pour la mesure de la compréhension des émotions
  • Le troisième objectif sera de créer un outil pédagogique (livret et mallette pédagogique) pour l’entrainement des compétences émotionnelles, en y incluant les activités ayant montré leur efficacité.

Nous étudierons l’implémentation du programme élaboré. Plus précisément, il s’agira d’évaluer la pertinence de l’outil, mais aussi son usage par les enseignants, et sa facilité de prise en main dans le contexte de la classe. Cette évaluation se fera de nouveau dans le cadre d’un travail collaboratif. Trois niveaux d’analyse sont considérés : niveau interne (regard des enseignants), niveau externe (regard des chercheurs) et analyse croisée. Ces niveaux d’analyse recouperont l’utilisation de 3 types d’outils : questionnaires et interviews, grilles d’observation, vidéos. In fine, il s’agira de déterminer si le programme mis en place remplit effectivement ses missions (telles qu’elles ont été définies du point de vue des chercheurs et des enseignants) et jusqu’à quel point il est adapté à une utilisation au sein de la classe.

Bibliographie
Mikolajczak, M., Quoidbach, J., Kotsou, I, & Nélis, D. (2014). Les compétences émotionnelles, DUNOD.
Cavadini, T., Richard, N., Dalla-Libera, N., & Gentaz, R. (2021). Emotion knowledge, social behaviour and locomotor activity predict the academic-mathematic performance in 706 preschool children aged 3 to 6. Scientific Reports, 11, 14399. 
Gentaz, E., Cavadini, T., Dalla-Libera, N., & Richard, S. (2021). Émotions et apprentissages chez des élèves de 3 à 6 ans. Au Fil Des Maths, 542, 1-10. 
Voltmer, K, & Von Slisch, M. (2017). Three meta-analyses of children’s emotion knowledge and their school success, Learning and Individual differences, 59, 107-118.